Salle 08 · La révolution de 1455

Gutenberg et l'imprimerie

XVᵉ siècle – aujourd'hui

Mayence, la Bible à 42 lignes, puis des milliers de langues : la diffusion qui a changé le monde.

Canonique
Vitrine I · Mayence, vers 1450

L'atelier de Mayence, écrire sans plume

Pendant deux mille ans, chaque Bible a été copiée à la main. Au milieu du XVᵉ siècle, un orfèvre rhénan réunit quatre inventions en un seul procédé.

Johannes Gutenberg n'invente ni le papier, venu de Chine par le monde arabe, ni l'impression, connue en Asie depuis des siècles. Son génie est d'avoir réuni en un système complet des caractères mobiles en métal, coulés en série et parfaitement identiques, un moule à main pour les fabriquer, une encre grasse adaptée au métal et une presse à vis. Chaque lettre peut servir, être défaite, puis resservir à l'infini.

290caractèresdessinés pour la Bible
≈ 20ouvriersdans l'atelier
≈ 3000caractèrespar page imprimée (estimation)
Un fondeur verse l'alliage en fusion dans un moule à main ; devant lui, des rangées de caractères neufs
Reconstitution Fondre les caractères.
Étape 1

Graver et fondre

  1. Chaque lettre est d'abord gravée en relief, à l'envers, au bout d'une tige d'acier : le poinçon.
  2. Frappé dans un bloc de cuivre plus tendre, il laisse une empreinte en creux : la matrice.
  3. La matrice est placée au fond d'un moule à main ajustable, où l'on verse un alliage de plomb, d'étain et d'antimoine qui fond à basse température et durcit en quelques secondes.
  4. Un ouvrier exercé peut ainsi couler des centaines de caractères identiques par jour.
Écouter la narration · L'atelier de Gutenberg0:00 / 1:13
Lire la transcription

Mayence, vers 1450. Un orfèvre nommé Johannes Gutenberg poursuit une idée qui l'obsède depuis des années : écrire sans plume. Il découpe chaque lettre dans l'acier, la frappe dans le cuivre, puis coule des milliers de petits caractères dans un alliage de plomb, d'étain et d'antimoine. Ces lettres mobiles, assemblées ligne après ligne, peuvent servir, être défaites, puis resservir à l'infini. Il invente une encre grasse qui accroche le métal et adapte la presse à vis des vignerons. Le premier grand livre qu'il choisit d'imprimer n'est pas un roman ni une chronique : c'est la Bible, dans la traduction latine de Jérôme.

Pendant plusieurs années, une vingtaine d'ouvriers composent, encrent et pressent. Deux cent quatre-vingt-dix caractères différents, deux colonnes de quarante-deux lignes, mille deux cent quatre-vingt-deux pages. Vers 1455, environ cent quatre-vingts exemplaires sont achevés. Un témoin, le futur pape Pie II, s'émerveille : on peut lire ces pages sans lunettes. Les rubriques rouges et les enluminures sont ajoutées à la main, si bien qu'aucun exemplaire ne ressemble tout à fait à un autre. Quarante-neuf d'entre eux existent encore. En quelques années, ce qu'un copiste mettait des mois à écrire sort de la presse par centaines. La Bible ne dépendra plus jamais de quelques mains.

Vitrine II · Interactif

À vous de composer

Choisissez un mot latin, prenez les lettres dans la casse, encrez, puis tirez le barreau. Attention : sur le plomb, tout est à l'envers.

Mot à composer : LUX

Le composteur (vu du dessus : lettres et ordre inversés)

Cliquez sur les lettres de la casse, dans l'ordre du mot.

Vitrine III · Mayence, vers 1455

La Bible à 42 lignes, le premier grand livre imprimé

Le premier ouvrage d'envergure sorti d'une presse européenne est une Bible : la Vulgate de Jérôme, imprimée avec une beauté égale à celle des plus beaux manuscrits.

Une Bible imprimée du XVe siècle ouverte dans une vitrine : deux colonnes de texte gothique par page, titres rouges, grande initiale peinte et marges ornées de fleurs et d'oiseaux
Reconstitution Texte imprimé, titres et ornements ajoutés à la main : chaque exemplaire est unique.
≈ 180exemplairesimprimés vers 1455
49conservéscomplets ou presque
1282pagesen deux volumes

« Les lettres en sont très nettes et très correctes, sans aucune faute : Votre Grâce les lirait sans effort et sans lunettes. »

Enea Silvio Piccolomini, futur pape Pie II, lettre du 12 mars 1455

Piccolomini a vu des cahiers de cette Bible à Francfort. C'est sa lettre qui nous apprend le tirage : environ 180 exemplaires, dont une partie sur vélin (parchemin de veau) et la plupart sur papier importé d'Italie. Parmi les 49 exemplaires conservés, 12 sont sur vélin et 37 sur papier. La France en possède trois : deux à la Bibliothèque nationale de France et un à la bibliothèque Mazarine, d'où le surnom de « Bible Mazarine ».

Anatomie d'une page

Cliquez sur les pastilles numérotées pour explorer la mise en page de Gutenberg. Reconstitution Page d'inspiration B42 composée en police textura moderne (UnifrakturMaguntia), avec le texte de la Vulgate en graphie médiévale ; ce n'est pas un fac-similé.

Incipit liber Bresith quem nos Genesim dicimus

In principio creauit deus celum et terram. Terra autem erat inanis et uacua : et tenebre erant super faciem abyssi : et spiritus dei ferebatur super aquas. Dixitque deus. Fiat lux. Et facta est lux. Et uidit deus lucem quod esset bona : et diuisit lucem a tenebris. Appellauitque lucem diem et tenebras noctem. Factumque est uespere et mane dies unus. Dixit quoque deus. Fiat firmamentum in medio aquarum : et diuidat aquas ab aquis. Et fecit deus firmamentum : diuisitque aquas que erant sub firmamento ab hiis que erant super firmamentum. Et factum est ita. Uocauitque deus firmamentum celum : et factum est uespere et mane dies secundus.

1

La rubrique rouge

« Incipit liber Bresith quem nos Genesim dicimus » : « Ici commence le livre Bereshit, que nous appelons Genèse ». Gutenberg a d'abord tenté d'imprimer le rouge en un second passage, puis y a renoncé : les titres étaient ajoutés à la main par un rubricateur, guidé par une table imprimée (conservée dans deux exemplaires seulement, à Munich et à Vienne).

Lire la traduction française

Canonique Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide ; il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. Dieu dit : « Que la lumière soit ! » Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres. Dieu appela la lumière « jour » et les ténèbres « nuit ». Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le premier jour. Dieu dit : « Qu'il y ait une étendue au milieu des eaux, et qu'elle sépare les eaux d'avec les eaux. » Dieu fit l'étendue et sépara les eaux qui sont au-dessous de l'étendue d'avec les eaux qui sont au-dessus. Et cela fut ainsi. Dieu appela l'étendue « ciel ». Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le deuxième jour. (Genèse 1:1-8)

Titre rouge : « Ici commence le livre Bereshit, que nous appelons Genèse. » Bereshit (בְּרֵאשִׁית, « au commencement ») est le premier mot et le nom hébreu du livre.

La vie de Gutenberg

  1. Vers 1400

    Naissance à Mayence

    Johannes Gensfleisch, dit Gutenberg, du nom de la maison familiale.

  2. 1434 – 1444

    Strasbourg

    Il y travaille les métaux précieux et mène des essais tenus secrets, évoqués lors d'un procès en 1439.

  3. 1448 – 1450

    Retour à Mayence

    Il emprunte, notamment au financier Johann Fust, pour monter son atelier.

  4. Vers 1455

    La Bible achevée

    En novembre 1455, Fust lui intente un procès et récupère une partie du matériel.

  5. 1457

    Le Psautier de Mayence

    Fust et Peter Schöffer publient le premier livre portant une date et le nom de ses imprimeurs.

  6. 1468

    Mort à Mayence

    Le 3 février. Trois ans plus tôt, l'archevêque de Mayence lui avait accordé une pension.

Vitrine IV · Carte interactive, 1455-1611

La vague imprimée, une Bible par langue

En un siècle et demi, la Bible imprimée gagne toute l'Europe. Faites glisser le curseur ou lancez l'animation.

1615

22 éditions · 17 langues

  1. 1455MayenceLatinLa Bible de Gutenberg, dans la traduction de Jérôme (salle 07).
  2. 1466StrasbourgAllemandLa Bible de Johann Mentelin, première Bible imprimée en langue vivante.
  3. 1471VeniseItalienLa Bible de Nicolò Malermi.
  4. 1477DelftNéerlandaisL'Ancien Testament en néerlandais.
  5. 1478ValenceCatalanLa Bible valencienne de Bonifaci Ferrer.
  6. 1488SoncinoHébreuLa première Bible hébraïque complète imprimée, avec voyelles et accents.
  7. 1488PragueTchèqueLa Bible de Prague.
  8. 1516BâleGrecLe Nouveau Testament grec d'Érasme.
  9. 1517Alcalá de HenaresHébreu · grec · latin · araméenLa Polyglotte complutense, imprimée de 1514 à 1517.
  10. 1522WittenbergAllemandLe Nouveau Testament de Luther, puis la Bible complète en 1534.
  11. 1526WormsAnglaisLe Nouveau Testament de William Tyndale, introduit clandestinement en Angleterre.
  12. 1530AnversFrançaisLa Bible de Lefèvre d'Étaples, traduite de la Vulgate.
  13. 1535NeuchâtelFrançaisLa Bible d'Olivétan, traduite de l'hébreu et du grec.
  14. 1541UppsalaSuédoisLa Bible de Gustave Vasa.
  15. 1550CopenhagueDanoisLa Bible de Christian III.
  16. 1551GenèveGrec et latinRobert Estienne publie le premier Nouveau Testament découpé en versets numérotés.
  17. 1561CracoviePolonaisLa Bible de Leopolita.
  18. 1569BâleEspagnolLa « Bible de l'Ours » de Casiodoro de Reina.
  19. 1581OstrogSlavonLa Bible d'Ostrog, première Bible slavonne complète imprimée.
  20. 1588LondresGalloisLa Bible de William Morgan.
  21. 1590VizsolyHongroisLa Bible de Gáspár Károli.
  22. 1611LondresAnglaisLa version du roi Jacques (King James Version).
Vitrine V · XVᵉ – XVIᵉ siècle

Retour aux sources, traduire pour tous

Grâce à l'imprimerie, les savants disposent enfin des textes hébreu et grec imprimés, identiques d'un exemplaire à l'autre. Les traducteurs s'en emparent pour mettre la Bible dans la langue du peuple.

Un savant en robe bordée de fourrure et bonnet noir corrige des épreuves imprimées à côté d'un imprimeur en tablier, dans un atelier de la Renaissance
Reconstitution Bâle, 1516 : relire les épreuves du Nouveau Testament grec.
De nuit, sur un quai pavé et mouillé, deux hommes en cape glissent de petits livres dans un ballot de tissu, à la lueur d'une lanterne
Reconstitution Anvers : des Nouveaux Testaments anglais cachés dans des ballots de tissu.
1488 · 1524Soncino · Venise

La Bible hébraïque imprimée

En 1488, la famille Soncino imprime la première Bible hébraïque complète. En 1524-1525, à Venise, Daniel Bomberg publie la grande Bible rabbinique éditée par Jacob ben Hayyim, avec les notes des Massorètes (salle 02) : elle servira de référence pendant quatre siècles.

1516Bâle

Érasme et le grec original

« Retour aux sources » : l'humaniste Érasme publie chez Froben le premier Nouveau Testament grec mis en vente, avec sa propre traduction latine. Luther et Tyndale traduiront à partir de ses éditions.

1522 · 1534Wittenberg

La Bible de Luther

Réfugié au château de la Wartburg, Martin Luther traduit le Nouveau Testament en onze semaines. Paru en septembre 1522, il se vend par milliers. La Bible complète suit en 1534 ; sa langue contribue à unifier l'allemand.

1526 · 1530Worms · Anvers

William Tyndale

Selon le martyrologe de John Foxe, Tyndale aurait lancé à un clerc : « Si Dieu me prête vie, je ferai qu'un garçon qui pousse la charrue connaisse les Écritures mieux que vous. » Dans son Pentateuque de 1530, il écrit le nom divin « Iehouah » (Exode 6:3), l'une des premières apparitions de cette forme dans une Bible anglaise. Arrêté près d'Anvers, il est exécuté à Vilvorde en 1536.

1523 · 1530Paris · Anvers

Lefèvre d'Étaples

Le savant Jacques Lefèvre d'Étaples publie le Nouveau Testament en français en 1523, puis la Bible entière en 1530, traduite de la Vulgate, pour que les gens simples puissent la lire.

1535Neuchâtel

La Bible d'Olivétan

Pierre Robert, dit Olivétan, cousin de Calvin, donne la première Bible française traduite directement de l'hébreu et du grec. Pour rendre le nom divin, il choisit « l'Éternel » et s'en explique dans sa préface : c'est un nom propre, distinct du titre « Seigneur ».

Écouter la narration · De Mayence au monde0:00 / 1:22
Lire la transcription

L'imprimerie se répand comme une traînée de poudre. En 1466, Strasbourg imprime une Bible en allemand ; en 1471, Venise en imprime une en italien ; en 1488, à Soncino, paraît la première Bible hébraïque complète imprimée. En 1516, à Bâle, Érasme publie le Nouveau Testament dans son grec original. Alors les traducteurs se mettent au travail. Luther à Wittenberg, Lefèvre d'Étaples en France, Olivétan à Neuchâtel, qui traduit depuis l'hébreu et le grec. En Angleterre, William Tyndale veut qu'un simple garçon de ferme connaisse les Écritures. Ses Nouveaux Testaments, imprimés sur le continent, traversent la mer cachés dans des ballots de tissu. Il paiera ce travail de sa vie, en 1536.

Cinq siècles plus tard, le mouvement ne s'est jamais arrêté. En 2026, la Bible complète existe dans plus de huit cents langues, le Nouveau Testament dans plus de mille huit cents autres, et des portions des Écritures dans plus de quatre mille langues au total. Plus de six milliards de personnes peuvent lire la Bible entière dans leur propre langue. Aujourd'hui, des équipes de traducteurs travaillent dans plus de quatre mille langues, sous un manguier, devant un ordinateur, avec des anciens du village. Le plomb de Mayence a cédé la place aux écrans, mais le but reste le même que celui des scribes, des copistes et des traducteurs d'autrefois : transmettre fidèlement la Parole.

Vitrine VI · Aujourd'hui

Le globe des traductions

Cinq siècles et demi après Gutenberg, la Bible est le livre le plus traduit de l'histoire. Et le travail continue chaque jour.

Faites glisser pour tourner le globe

807languesont la Bible complète
4170languesont au moins une partie de la Bible
4414languesoù une traduction est en cours

Les 7 394 langues du monde

  • 807 languesBible complète
  • 1 844 languesNouveau Testament
  • 1 519 languesPortions des Écritures
  • 3 224 languesAucun texte biblique

6,3 milliards de personnes peuvent lire la Bible complète dans leur première langue. Un humain sur cinq attend encore la Bible entière dans la sienne. Source ProgressBible, chiffres de septembre 2026 publiés par Wycliffe.

Sous un grand manguier, trois traducteurs africains travaillent autour d'une table avec un ordinateur portable et des pages annotées, tandis qu'un ancien du village donne son avis
Reconstitution Une équipe de traduction aujourd'hui : relecture avec les anciens du village.
La suite du parcours

Quand la pierre confirme le parchemin

Des textes transmis fidèlement, oui. Mais les lieux, les rois et les peuples qu'ils nomment ont-ils existé ? La salle suivante interroge l'archéologie.

Salle 09 · Les Preuves archéologiques