Salle 01 · Moïse et les premiers textes

Les Origines

≈ 1500 – 500 av. J.-C.

Des rouleaux d'argent de Ketef Hinnom à la Torah de Moïse : les plus anciens témoins de l'Écriture.

Canonique
Vitrine I · Jérusalem, 1979

Les rouleaux d'argent de Ketef Hinnom

Deux amulettes plus petites qu'un doigt, roulées sur elles-mêmes pendant vingt-six siècles. À l'intérieur : le plus ancien texte biblique connu à ce jour.

CanoniqueTexte biblique le plus ancien
Fouilles archéologiques à flanc de colline, devant une tombe taillée dans le roc, au-dessus de Jérusalem
Reconstitution Les tombes de Ketef Hinnom, au-dessus de la vallée de Hinnom.

En 1979, l'équipe de l'archéologue Gabriel Barkay (Université de Tel-Aviv) fouille des tombes de l'époque des rois de Juda, taillées dans le calcaire sur la colline de Ketef Hinnom, face à la vieille ville de Jérusalem. Un jeune volontaire de treize ans découvre sous le sol d'une chambre funéraire une fosse à offrandes restée intacte : les pilleurs ne l'avaient jamais trouvée.

Parmi plus d'un millier d'objets — poteries, bijoux, pointes de flèches, perles — se trouvent deux minuscules rouleaux d'argent. Il faudra environ trois ans aux restaurateurs du Musée d'Israël pour les dérouler sans les briser. Sur le métal, des lettres gravées avec une pointe « pas plus épaisse qu'un cheveu » apparaissent.

On y lit la bénédiction que les prêtres prononçaient sur Israël : « Que Jéhovah te bénisse et qu'il te garde… », presque mot pour mot le texte de Nombres 6:24-26 que nous lisons aujourd'hui.

Fiche d'identité

Découverte
1979, Ketef Hinnom (Jérusalem)
Fouilles
Gabriel Barkay, Université de Tel-Aviv
Datation
Fin du VIIᵉ – début du VIᵉ siècle av. J.-C.
Matériau
Argent presque pur, feuille très fine
Dimensions déroulées
KH1 : 97 mm sur 27 · KH2 : 39 mm sur 11
Écriture
Paléo-hébraïque, gravée à la pointe
Contenu
Nombres 6:24-26 (bénédiction) · écho de Deutéronome 7:9
Conservation
Musée d'Israël, Jérusalem (IAA 1980-1495, 1980-1496)
Édition de référence
Barkay, Lundberg, Vaughn, Zuckerman, BASOR 334 (2004)
Voir l'original · Musée d'Israël
Deux fines feuilles d'argent déroulées, couvertes de lettres gravées, avec une échelle de mesure
Reconstitution Les deux feuilles d'argent une fois déroulées. Passez la loupe sur le métal pour observer la gravure.
Un restaurateur déroule délicatement un minuscule rouleau d'argent sous une loupe binoculaire
Reconstitution Environ trois ans de travail pour dérouler les deux rouleaux.
  1. 1979 Découverte dans la fosse de la tombe
  2. ≈ 3 ans Déroulement au Musée d'Israël
  3. Années 1980 Premières lectures publiées
  4. 2004 Nouvelle édition par imagerie de haute précision (USC)
Écouter la narration · Les rouleaux d'argent0:00 / 1:40
Lire la transcription

Jérusalem, été 1979. Sur le flanc de la vallée de Hinnom, l'archéologue Gabriel Barkay fouille d'anciennes tombes creusées dans le calcaire, au temps des rois de Juda. Un jeune volontaire de treize ans, en dégageant le sol d'une chambre funéraire, perce par hasard le plafond d'une cavité oubliée : une fosse où l'on déposait autrefois les ossements et les objets des défunts. Les pilleurs ne l'ont jamais trouvée.

Elle contient plus de mille objets : poteries, bijoux, pointes de flèches… et deux minuscules rouleaux d'argent, à peine plus grands qu'un ongle. Les dérouler sans les briser prendra trois ans. Sur la feuille de métal, plus fine que du papier, apparaissent alors des lettres gravées à la pointe, dans l'ancienne écriture paléo-hébraïque.

Et le texte est reconnaissable entre tous. C'est la bénédiction que les prêtres prononçaient sur le peuple, au livre des Nombres, chapitre six : « Que Jéhovah te bénisse et te garde. Que Jéhovah fasse briller sa face vers toi… et qu'il te donne la paix. »

Ces amulettes datent de la fin du VIIᵉ ou du début du VIᵉ siècle avant notre ère, peu avant la destruction de Jérusalem par Babylone. Elles sont donc plus anciennes d'environ quatre siècles que les plus anciens manuscrits de la mer Morte. En 2004, une nouvelle étude, menée avec des techniques d'imagerie de pointe, a confirmé cette datation et révélé des lettres jusque-là invisibles.

Deux petits rouleaux d'argent, portés autour du cou par des habitants de Jérusalem il y a plus de deux mille six cents ans, et qui portent le nom divin, Jéhovah : c'est, à ce jour, le plus ancien témoin connu d'un texte biblique.

Vitrine II · Nombres 6:24-26

La bénédiction sacerdotale

Lisez le texte comme un scribe de Jérusalem l'aurait gravé, puis comme le lisent les éditions modernes. Survolez ou touchez chaque mot pour sa traduction.

Nombres 6:24

𐤉𐤁𐤓𐤊𐤊יְבָרֶכְךָyevarekhekhaqu'il te bénisse𐤉𐤄𐤅𐤄יְהוָהYHWHJéhovah𐤅𐤉𐤔𐤌𐤓𐤊וְיִשְׁמְרֶךָveyishmerekhaet qu'il te garde

« Que Jéhovah te bénisse et qu'il te garde. »

Nombres 6:25

𐤉𐤀𐤓יָאֵרyaʾerqu'il fasse briller𐤉𐤄𐤅𐤄יְהוָהYHWHJéhovah𐤐𐤍𐤉𐤅פָּנָיוpanavsa face𐤀𐤋𐤉𐤊אֵלֶיךָʾeleikhavers toi𐤅𐤉𐤇𐤍𐤊וִיחֻנֶּךָּvikhunnekkaet qu'il te fasse grâce

« Que Jéhovah fasse briller sa face vers toi et qu'il te fasse grâce. »

Nombres 6:26

𐤉𐤔𐤀יִשָּׂאyissaʾqu'il lève𐤉𐤄𐤅𐤄יְהוָהYHWHJéhovah𐤐𐤍𐤉𐤅פָּנָיוpanavsa face𐤀𐤋𐤉𐤊אֵלֶיךָʾeleikhavers toi𐤅𐤉𐤔𐤌וְיָשֵׂםveyasemet qu'il place𐤋𐤊לְךָlekhapour toi𐤔𐤋𐤅𐤌שָׁלוֹםshalomla paix

« Que Jéhovah lève sa face vers toi et qu'il te donne la paix. »

Le nom divin יהוה (YHWH), le tétragramme, est rendu dans ce musée par « Jéhovah ». Il figure trois fois dans la bénédiction, et deux fois sur chaque amulette.

KH2 · la petite amulette

Une bénédiction abrégée

𐤉𐤁𐤓𐤊 𐤉𐤄𐤅𐤄 𐤉𐤔𐤌𐤓𐤊 𐤉𐤀𐤓 𐤉𐤄𐤅𐤄 𐤐𐤍𐤉𐤅 [𐤀𐤋]𐤉𐤊 𐤅𐤉𐤔𐤌 𐤋𐤊 𐤔[𐤋]𐤌

יברך יהוה ישמרך יאר יהוה פניו [אל]יך וישם לך ש[ל]ם

« Que Jéhovah te bénisse, qu'il te garde ; que Jéhovah fasse briller sa face vers toi et qu'il te donne la paix. »

Lecture restituée d'après l'édition de 2004 ; les lettres entre crochets sont effacées. Le graveur a condensé les versets 25 et 26 en une seule phrase.

KH1 · la grande amulette

Une « confession » qui cite le Deutéronome

שמר הברית והחסד

« qui garde l'alliance et la bienveillance »

« […] le grand [Dieu], qui garde l'alliance et la bienveillance envers ceux qui l'aiment et qui gardent [ses commandements] […] »

Formule très proche de Deutéronome 7:9, reprise aussi en Néhémie 1:5 et Daniel 9:4. Les lignes 14 à 18 portent ensuite la bénédiction de Nombres 6.

Moïse, vieillard à la barbe blanche, tenant deux tables de pierre au sommet d'une montagne, sous un ciel traversé de rayons
Vitrine III · Le Sinaï

Moïse et la Torah

וַיִּכְתֹּב מֹשֶׁה אֵת כָּל־דִּבְרֵי יְהוָה

« Moïse écrivit toutes les paroles de Jéhovah. »

Exode 24:4
Interprétation artistique

La Bible présente Moïse comme celui qui met par écrit la Loi, les récits et l'itinéraire d'Israël. Plusieurs passages le disent explicitement : Exode 17:14 (« écris cela dans un livre »), Exode 24:4 et 34:27, Nombres 33:2 (les étapes du désert), Deutéronome 31:9 et 31:24 (« quand Moïse eut achevé d'écrire dans un livre les paroles de cette loi »). La tradition juive puis chrétienne lui attribue les cinq premiers livres de la Bible : la Torah (en hébreu תּוֹרָה, « enseignement, instruction »), appelée aussi Pentateuque (du grec, « les cinq étuis » à rouleaux).

Les cinq livres · touchez une carte pour la retourner

Quand la Torah a-t-elle été écrite ? · deux lectures

Lecture traditionnelle

Moïse, auteur de la Torah

XVᵉ siècle av. J.-C.

Selon la chronologie biblique (1 Rois 6:1 situe la sortie d'Égypte 480 ans avant la construction du Temple), Moïse aurait vécu au XVᵉ siècle av. J.-C. ; les chronologies fondées sur ce verset donnent ≈ 1513 ou ≈ 1446 av. J.-C. pour l'Exode. Moïse aurait écrit la Torah durant les quarante années du désert ; quelques passages, comme le récit de sa mort (Deutéronome 34), seraient d'une autre main, Josué selon la tradition juive.

Lecture historico-critique

Une rédaction en plusieurs étapes

Mise en forme finale vers les VIᵉ – Vᵉ s. av. J.-C.

Beaucoup de spécialistes universitaires pensent que la Torah a été composée à partir de traditions et de sources plus anciennes, puis rassemblée et éditée pendant ou après l'exil à Babylone. Les modèles détaillés (ancienne « hypothèse documentaire », modèles rédactionnels récents) sont eux-mêmes très discutés, et beaucoup situent l'Exode, s'il est historique, plutôt au XIIIᵉ siècle av. J.-C.

Ce que montre Ketef Hinnom : quelle que soit la lecture retenue, un texte de la Torah circulait à Jérusalem, presque à l'identique, avant la destruction du Temple en 587 av. J.-C., et on le gravait déjà sur des objets personnels.

Écrire au temps de Moïse · un monde de scribes

Scribes égyptiens assis en tailleur, écrivant sur des papyrus dans la cour d'un temple aux colonnes peintes
Reconstitution Selon Actes 7:22, Moïse fut « instruit dans toute la sagesse des Égyptiens ».

Au IIᵉ millénaire av. J.-C., l'écriture n'a rien d'exceptionnel au Proche-Orient. L'Égypte emploie des milliers de scribes qui écrivent en hiéroglyphes et en hiératique sur papyrus. La diplomatie internationale passe par le cunéiforme : les lettres d'Amarna (XIVᵉ s. av. J.-C.) contiennent même la correspondance de rois de Canaan avec le pharaon.

Surtout, c'est dans le Sinaï, aux mines de turquoise de Sérabit el-Khadim, que des travailleurs sémites ont tracé vers 1800 – 1500 av. J.-C. des inscriptions proto-sinaïtiques : ils ont pris des images égyptiennes et n'en ont gardé que le premier son. C'est l'invention de l'alphabet, ancêtre de l'écriture des amulettes de Ketef Hinnom… et du nôtre.

Petit sphinx de grès rouge portant une inscription, devant l'entrée d'une mine creusée dans la falaise
Reconstitution Sérabit el-Khadim : le sphinx inscrit (original au British Museum).

De l'image à la lettre

  1. 𐤀 א A ʾalef « bœuf »
  2. 𐤁 ב B bet « maison »
  3. 𐤌 מ M mem « eau »
  4. 𐤏 ע O ʿayin « œil »
  5. 𐤓 ר R resh « tête »
  6. 𐤔 ש S shin « dent »

Le principe dit « acrophonique » : le dessin d'un bœuf, ʾalef, note le son de sa première lettre. Retourné et simplifié, il est devenu notre A.

Vitrine IV · Les pièces du dossier

Les témoins extrabibliques

Certains documents anciens sont souvent cités autour de Moïse et des origines d'Israël. Nous les classons avec honnêteté : preuve solide, ou rapprochement contesté.

Grande stèle de granit sombre couverte de lignes de hiéroglyphes, présentée dans une vitrine de musée
Preuve solide≈ 1208 av. J.-C.

La stèle de Merneptah

Découverte en 1896 par l'égyptologue Flinders Petrie à Thèbes, cette stèle de granit noir de plus de 3 mètres célèbre les victoires du pharaon Merneptah, fils de Ramsès II. À l'avant-dernière ligne, parmi les peuples vaincus de Canaan, apparaît un nom : Israël.

ysrỉꜣr fk.t bn pr.t⸗f

« Israël est dévasté, sa semence n'est plus. »

Stèle de Merneptah, ligne 27 (translittération de l'égyptien)

Le nom est accompagné du signe hiéroglyphique désignant un peuple, et non une ville ou un pays : c'est la plus ancienne mention connue d'Israël en dehors de la Bible. Elle atteste qu'un peuple nommé Israël vivait en Canaan dès la fin du XIIIᵉ siècle av. J.-C.

Conservée au Caire (Musée égyptien, JE 31408).

Voir l'original · photographies
Un archéologue dégage des tablettes d'argile rangées sur des étagères effondrées, dans une salle d'archives antique
Rapprochement contesté≈ 2400 – 2300 av. J.-C.

Les tablettes d'Ébla

À Tell Mardikh, en Syrie, la mission italienne de Paolo Matthiae a mis au jour en 1974 – 1976 les archives royales d'Ébla : environ 17 000 tablettes et fragments cunéiformes, un trésor pour l'histoire du Proche-Orient ancien.

Dans les années 1970, on a annoncé que ces tablettes mentionnaient Sodome, Gomorrhe et des noms bibliques. Ces lectures ont été abandonnées : l'épigraphiste de la mission, Alfonso Archi, et la plupart des spécialistes les ont réfutées. Ébla éclaire le monde dans lequel la Bible prend racine, mais ne la cite pas.

Long papyrus égyptien couvert d'écriture hiératique, partiellement déroulé dans une vitrine sombre
Rapprochement contestéCopie du XIIIᵉ s. av. J.-C.

Le papyrus d'Ipouer

Conservé au Rijksmuseum van Oudheden de Leyde (papyrus Leyde I 344), ce texte est la copie, faite sous la XIXᵉ dynastie, d'une œuvre plus ancienne du Moyen Empire. Le sage Ipouer y décrit une Égypte plongée dans le chaos : « le fleuve est du sang » (II, 10).

On l'a souvent rapproché des plaies d'Égypte. Pour les égyptologues, il s'agit d'une lamentation littéraire sur le désordre social, composée bien avant l'époque de Moïse, et non d'un récit de l'Exode.

Musée de Leyde

Repères chronologiques

  1. ≈ 1800 – 1500 av. J.-C.Premières inscriptions alphabétiques au Sinaï
  2. XVᵉ – XIIIᵉ s. av. J.-C.Moïse et l'Exode, selon les chronologies
  3. ≈ 1208 av. J.-C.Stèle de Merneptah : première mention d'Israël
  4. Fin VIIᵉ – début VIᵉ s. av. J.-C.Amulettes de Ketef Hinnom
Écouter la narration · Moïse et la Torah0:00 / 1:58
Lire la transcription

« Moïse écrivit toutes les paroles de Jéhovah. » C'est ainsi que le livre de l'Exode, au chapitre 24, décrit la naissance de l'Écriture. Selon la Bible, Moïse a consigné par écrit la loi, les récits et les étapes du voyage d'Israël dans le désert, et la tradition juive comme la tradition chrétienne lui attribuent les cinq premiers livres de la Bible : la Torah, ou Pentateuque.

Moïse, selon le récit biblique, a grandi à la cour d'Égypte. Or l'Égypte de cette époque est un monde de l'écrit : des scribes y rédigent des archives, des lettres et des hymnes, sur papyrus et sur pierre. Dans tout le Proche-Orient, l'écriture cunéiforme sert depuis des siècles à la diplomatie. Et dans les mines de turquoise du Sinaï, à Sérabit el-Khadim, des ouvriers sémites ont gravé, dès le IIᵉ millénaire avant notre ère, quelques-unes des plus anciennes inscriptions alphabétiques connues : l'ancêtre lointain de l'alphabet hébreu… et du nôtre.

Les historiens débattent de la date et de la manière dont la Torah a été rédigée. La tradition situe Moïse vers le XVᵉ siècle avant notre ère ; beaucoup de spécialistes de la critique historique pensent que le texte a été mis en forme bien plus tard, à partir de sources plus anciennes. Ce musée vous présente ces deux lectures, avec les pièces du dossier.

Car certaines pièces parlent d'elles-mêmes. Vers 1208 avant notre ère, le pharaon Merneptah fait graver sur une stèle de granit le récit de ses victoires. Parmi les peuples vaincus figure un nom : Israël. C'est la plus ancienne mention connue d'Israël en dehors de la Bible, et elle montre qu'un peuple de ce nom vivait déjà en Canaan.

D'autres rapprochements, souvent cités, sont plus fragiles : les tablettes d'Ébla, en Syrie, ou le papyrus égyptien d'Ipouer, dont les lamentations évoquent un fleuve changé en sang. Nous les exposons aussi, avec les réserves des spécialistes.

Ainsi commence notre parcours : avec un homme, des tables de pierre, et une parole mise par écrit pour être transmise. Plus de trois mille ans plus tard, elle est toujours lue.